24 février 2006

Phase 1

kills06

   Elle est en sueur, vient de se réveiller brusquement. Encore un cauchemar. Mais est-ce vraiment un cauchemar quand il s’agit d’un rêve où l’on tient dans ses bras l’être aimé et où tout se concrétise enfin ? Pour Prune, oui, c’est le cas, ce n’est qu’un mauvais rêve et, à peine éveillée, elle en ressent déjà les effets dévastateurs. Elle a rêvé de lui. Encore rêvé de lui. Encore un cauchemar. Pendant ce laps de temps, plongée dans son inconscient le plus profond, il l’aimait, enfin. Maintenant que tout est réalité, elle se rend compte à quel point la situation est absurde. Il faut qu’elle arrête de ressentir pour lui autre chose que de l’amitié.
Alors en pleine nuit, à 4 heures du matin, un vendredi, Prune, 22 ans se remet en question, toute seule au fond de son lit. Depuis combien de temps le connaît-elle ? Pourquoi est-elle est tombée amoureuse de lui ? Elle n’arrive pas à répondre à ces questions, aligner deux mots dans sa tête. Elle n’en peut plus, veut que tout cela cesse, tous ces rêves où ils sont heureux et s’embrassent alors que dans la vie, la vraie, rien ne se passe pour la simple et bonne raison qu’il est homo. Elle pleure. A ressasser tant de choses dans son esprit, ces choses qui font si mal mais qui sont pourtant empruntes de vérité, Prune n’en peut plus. C’est trop dur. Elle pourrait lui apporter de l’amour, elle, mais il ne fait que le rejeter. Sans le vouloir, bien sûr, ce n’est pas intentionnel de sa part, mais il le rejette à travers son choix, ses goûts, ses bords.
Non Prune, tu ne mesure pas 1 mètre 85, tes cheveux ne sont pas comme il les aime.
Et surtout, Prune, tu n’es pas un garçon.
Mais depuis quand être une fille pose un problème ?

Prune sort de son lit, toute engourdie. Il est 7 heures. Ses yeux piquent, ses joues sont sèches, trop de larmes amères ont coulé dessus.

Elle s’installe à la table de la cuisine, commence son bol de céréales allégées. Prune est de celles qui sont constamment au régime. Trop peur de grossir. Volonté de maigrir et de ressembler (un peu) à Kate Moss. En fait, toute cette diète, c’est vraiment une histoire de fringues. Mais peu importe. Elle veut seulement avoir l’illusion d’être une jeune fille de son temps. Alors elle mastique doucement, ce n’est pas bon de se presser et de tout avaler à peine la cuiller mise dans la bouche.

Arthur arrive doucement, comme à son habitude, il ne se dépêche pas. Il est de mauvaise humeur le matin, surtout depuis qu’il va dans des soirées pour trouver l’âme sœur et que ça ne marche pas. Mais aujourd’hui, c’est différent. Il s’assoit et regarde Prune avec un sourire malicieux.
“Alors, bien dormi ? Tu n’as rien entendu cette nuit ?”.
A son tour, Prune regarde Arthur. Elle repense à ses pleurs... peut être a-t-elle été trop bruyante...
”Non, pourquoi ?”
Elle redoute la réponse.
Arthur sourit. “Juste comme ça... J’espère qu’on ne t’a pas dérangée, c’est tout.”
“On ?” demande-elle.
“Oui, moi et un mec que j’ai rencontré hier soir. Un sacré bon coup celui-là. Mais il est reparti avant que tu te lèves. Dommage, il était super sympa et je n’ai même pas son numéro”.
Arthur et Prune ont leurs chambres côte à côte et Prune n’a rien entendu. Heureusement.

Arthur est fier de lui. Peut-être un peu nympho sur les bords, il adore les mecs.
Arthur, 22 ans, vit en colocation à Paris avec Prune depuis trois mois.
Hier soir, il est d’abord allé à la Perle retrouver des copains. Et puis comme à son habitude, il s’est dirigé vers le X, la base stratégique de tout gay en mal de relation amoureuse. Au départ, son but était de rencontrer le garçon, l’amour, de se stabiliser sentimentalement. Il s’est vite rendu compte que tout ça ne donnait rien et a décidé de prendre du bon temps. Comme hier. Ce mec qu’il a ramené était un nouveau. Il l’a vite allumé et est reparti avec. Et Prune ne s’est rendue compte de rien. Tant mieux.

Son bol est terminé alors elle se lève et le dépose dans l’évier. Prune est distante ce matin ce qui n’a rien d'étonnant. Parce que dans son rêve, c’est Arthur qui était dans ses bras. L’écoeurement, le dégoût : pourquoi rêver de lui alors qu’il est au même moment en train de s’envoyer en l’air avec un inconnu ? Jamais Prune ne fera ça, jamais, elle se le jure, elle est bien trop romantique.

Posté par Stadtkind à 17:18 - Permalien [#]